Le sexe et la morale à l'ère chrétienne, suite de l'histoire !

 

2d siècle – St Irénée

Dès les premiers siècles du christianisme, alors que l’église n’est encore qu’une secte d’origine juive réprimée dans l’empire romain, le célibat n'est pas obligatoire mais fortement recommandé par Paul, déjà, puis par saint Irénée de Lyon qui prêche à la fin du 2d siècle. Ce dernier est à la fois un théologien et un évêque influent. Il écrit Adversus Haereses (Contre les hérésies) pour lutter contre les doctrines gnostiques, élitistes, et il cherche comment garantir la valeur morale des responsables de la jeune église. Le célibat clérical restera longtemps une recommandation, mais pas une règle stricte ; beaucoup de prêtres et d'évêques sont mariés. Irénée lui-même a peu abordé la question du célibat dans ses écrits. Il met l’accent plus largement sur la l'exemplarité, la moralité des membres du clergé dans tous les domaines.

Satyre jouant de la flûte, d’après un vase sigillé (industrie gallo romaine) du sud de la Gaule. Vers 80 après JC
 M
ine de plomb, 2023.
Ces représentations, a priori humoristiques davantage que pornographiques, semblent avoir disparu dans l'empire romain dès le siècle suivant

3e s . L’ autoaccusation: la confession et l’aveu publics

Face aux persécutions romaines, de nombreux croyants renient leur foi pour échapper à la mort. Pour réintégrer la communauté, l’église « invente » la confession sous forme d’un aveu public et de pénitences, comme aux meurtriers et aux adultères. Dès le 4e siècles, avec le développement des communautés monastiques, l’aveu deviendra privé auprès d’un prêtre.

5e s – le célibat devient supérieur au mariage

Le premier virage des Pères de l'Église s’affirme au 5e siècle.

Saint-Augustin (354-430) prend de fortes positions sur le mariage, la sexualité, le célibat dans l'Église. Il encourage fortement le célibat pour les membres du clergé et valorise la virginité consacrée. Il reconnaît cependant la valeur du mariage –comme de la musique bien tempérée - , bien que la chasteté soit pour lui un idéal supérieur. Ses vues prépareront le terrain pour imposer le célibat aux clercs plusieurs siècles plus tard.

6e s la confession devient privée

En 530, la règle de Saint-Benoît rencentre la vie des moines sur prier et travailler.

La confession est désormais codifié : le prêtre définit une pénitence proportionnée à la faute.

11e s –le célibat des clercs devient la règle

Le célibat des prêtres dans l'Église catholique a été instauré progressivement sur plusieurs siècles. Partisans et opposants d'une obligation de "continence absolue" des "gardiens de la pureté" s'opposent durement dès le 4e siècle. Toutefois, c'est en 1074 que le pape Grégoire VII impose le célibat des prêtres, que cette règle a été fermement imposée lors du concile de Latran (1123).

C’est le siècle où les chrétiens d’orient se séparent et créent ce qui sera l’église orthodoxe. Ils ont moins subi l’influence de l’empire romain. Chez les catholiques, le prêtre tend à devenir un juge, la confession devient un aveu entraînant punition. En orient, le prêtre est davantage un guide spirituel, un témoin de l’examen de conscience lors de la confession, qui est davantage une conversation régulière qu’un aveu. Le prêtre est souvent marié, le célibat n’étant imposé qu’aux évêques.

Les conciles de Latran sont donc un grand virage pour toute l’europe dite latine. L’église seressaisit face à des scandales car beaucoup d’abbés sont devenus des seigneurs ordinaires. Elle reprend la main sur ses cadres et sur son patrimoine. Elle impose désormais les trois vœux monacaux à tous les clercs : pauvreté, chasteté, obéissance. L’argument avancé est théologique pour exiger une valeur morale, dans la ligne d’une longue tradition de valorisation du célibat, mais les motifs sont également très prosaïques : retenir le sperme des clercs, c’est retenir le patrimoine de l'Église, qui ne sera plus transmis à leurs enfants.

14e s – l’oisiveté devient mère de tous les vices

Après la grande peste noire du 14e siècle, la pénurie de main d’œuvre est très grande. L'oisiveté et la mendicité sont condamnés alors qu’ils étaient valorisés par les ordres mendiants depuis 200 ans. Désormais, « l’oisiveté est mère de tous les vices ».

16e s les puritains

La morale puritaine se généralise dans la seconde moitié du 16e siècle, consacrée par le concile de Trente chez les catholiques, au même moment que se répandent les idées protestantes.  Le plaisir et toute forme de « concupiscence » sont désormais coupables, et le puritanisme part à leur chasse dans tous les domaines de la vie.

1804 - Le code de la famille napoléonien

Sous l’ancien régime en France, les « usages locaux » régissant les rapports entre maris et femmes étaient globalement très patriarcaux, mais encore assez contrastés.

Dans le nord de la France d’influence germanique, (Normandie, Picardie, Flandres...) l’épouse conservait une autonomie dans la gestion des biens de sa dot, voire cogérait les biens de la communauté. Des femmes géraient en autonomie des auberges, des tavernes.
Dans le sud d’influence romaine , les biens de la femme restaient séparés , même s’ils étaient souvent gérés par sa famille d’origine. En Périgord, Languedoc, Béarn, une fille avait la même part d’héritage que ses frères. En Bretagne, en Alsace, en l’absence de fils, une fille pouvait hériter et gérer le patrimoine familial. A Paris, Lyon, Rouen, elle pouvait gérer un commerce, une ferme, un atelier artisanal, et cela était souvent vrai au minimum en cas de veuvage ou de défaillance du mari.

Lorsque ce volet du code civil est promulgué en 1804, sous l’autorité de Napoléon Bonaparte, il impose des règles uniformes sur tout le territoire. Tous ces droits locaux sont supprimés, et c’est systématiquement la règle des provinces les plus contraignantes qui s’imposent aux épouses et aux enfants. La famille est censée désormais reposer sur l’autorité absolue du mari sur sa femme et sur ses enfants. L’homme a pleine autorité, il a la gestion exclusive des biens et du patrimoine de son épouse. L’épouse devient « juridiquement incapable », réduite à un statut de mineure. Ce couvercle ne commencera à s’alléger que 150 ans plus tard.
Petits "détails" : L’épouse n’a plus le droit d’être employée sans l’accord de son mari. L’adultère est  plus sévèrement réprimé pour une femme que pour un homme. L’homme a le droit de faire emprisonner son enfant pour désobéissance.

19e s - La culpabilité victorienne

L’Angleterre victorienne connaît un pic de moralisme à la fin du 19e s, mais le phénomène est commun à tout l’occident. La morale est très stricte sur le sexe, l’argent. La pression sur les femmes est écrasante car elles sont supposées « pures » sans désir sexuel, devenu un grand tabou, ni ambition sociale. Beaucoup d’hommes, y compris ceux qui prêchent la pureté, mènent une double vie cachée, sexuelle comme en affaires. La pression est à la fois sociale, par hantise du scandale, et intime sous l’effet d’une immense culpabilité. Tous s’affichent charitables, non sans paternalisme. Chacun compose donc comme il peut avec ses transgressions, dans une hypocrisie collective. La pauvreté devient coupable, une marque d’immoralité face au devoir de travailler, en particulier dans le cadre de la révolution industrielle. Tout écart à la norme sociale est durement réprimé. Oscar Wilde en fera les frais, comme une partie importante de la population.

La masturbation est unanimement considérée comme une maladie dangereuse, masculine et plus encore féminine. Elle est durement pourchassée, réprimée par les éducateurs, les parents. Les célèbres céréales du docteur Kellog et autres « Quaker Oats » du petit déjeuner sont conçues initialement pour tempérer les pulsions sexuelles –car pauvres en sucres et en graisses- et tirer les enfants du lit afin de les empêcher de se caresser. L’ouvrage de Samuel Tissot, qui date pourtant de 1760, fait des ravages : « les maladies produites par la masturbation ». L’ouvrage de ce médecin répand la terreur en décrivant par le menu comment l’onanisme entraîne la mort dans des souffrances horribles.

1970 - L'accès à la pilule

L’usage se répand rapidement dans les années 1970. Pour la première fois dans l’histoire humaine –et animale-, il autorise une dissociation de la sexualité et de la maternité, pour les femmes surtout mais aussi pour les couples.

Ce droit consacre également la libération sexuelle des années 60 et surtout 1970. Avec sa part de mythe : parler du sexe, pratiquer une sexualité dite « libre » n’apportera pas forcément une libération des individus. La liberté des moeurs ne supprime pas les situations d’emprise, de domination, d’abus. Beaucoup de scandales d'abus et de dérapages lors de ces années de « libération » éclateront plusieurs décennies plus tard. Michel Foucault alertait sur cette complexité dans ses dernières années, dès les années 1970, dans les tomes successifs de son « histoire de la sexualité » (1976, 1984).

Côté catholique, le débat est relancé sur l'autorisation de mariage des prêtres, avec un soutien timide du pape Paul VI dans son encyclique presbyterium ordinis, où il cesse d'imposer une "continence parfaite et perpétuelle".  La porte se reverrouille en 1990 à l'arrivée du pape Jean Paul II.

1973 - Le droit à l'avortement

Le droit de pouvoir enfin avorter à l’hopital est une victoire acquise de haute lutte. Elle modifie la conscience féminine bien au-delà de cette question précise avec cette étape décisive vers " mon corps m'appartient".  C’est un grand coup de boutoir dans le patriarcat, dans l’autorité paternelle exclusive du "chef" de famille.

1990 – Le Sida

Le sida apparaît dans les années 1985 90 et avec lui, le grand retour d’une terreur du sexe. Un discours purement moraliste envers les victimes devient rapidement insoutenable face à l’hécatombe de jeunes drogués,  homosexuels, libertins qui sont surtout vus comme des victimes. L'éthique évolue et met en avant l'urgence d’accompagner les victimes, et de les impliquer comme partenaires dans le pilotage de ces actions. Le regard change également sur toutes les addictions, que la société n'a jamais pu éliminer, y compris l'alcoolisme.

Ces drames mettent en lumière les nombreuses personnes ayant une sexualité non conventionnelle. Les familles les découvrent souvent parmi leurs proches. Ils sortent ainsi de l’ombre, et se revendiqueront bientôt « LGBT+ ».

2000 – la critique du patriarcat

Faut-il considérer « le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir, en 1949, comme l’une des premières études sur le genre ? Les études se développent dans les années 60 et 70, brisant la vision binaire homme-femme et tous les rôles pré attribués. Les questions de genre exploseront dans le débat public dans les décennies qui suivront.

Parallèlement, internet puis le téléphone portable individuel offrent un libre accès à la pornographie à tous, y compris pour les préados et adolescents, imposant des modèles de pratiques sexuelles et de fantasmes plus ou moins réalistes dans les âges où chacun fait ses premières expériences.

2010 – Mee too

De scandale en scandale, Mee too impose la fin de l'omerta sur les abus sexuels. Le grand public prend conscience de la fréquence des abus que subissent des femmes, mais également beaucoup de jeunes garçons.

La masculinité, la virilité, deviennent suspects.

Des scandales se succèdent envers l’église catholique où les abus se révèlent de plus en plus clairement courants, systémiques, par des réseaux qui se « couvrent » mutuellement. Ils mettent en lumière la manipulation perverse exercée par des éducateurs, des conseillers spirituels, qui mettent leurs victimes sous emprise pour obtenir des relations sexuelles mais aussi pour maintenir la chape de plomb du silence des victimes.

2022 – Retour de discours répressifs sur la sexualité

Tous les pouvoirs totalitaires redéploient depuis les années 2020 un discours répressif envers les femmes voulant avorter, envers les addictions, envers les sexualités alternatives. C’est le grand retour de l’ordre moral qui permet de masquer et de « blanchir » les abus de pouvoir et les conflits d’intérêt financier. La pureté morale est prêchée au nom des « valeurs familiales ». Elle se nourrit probablement d’un désarroi général face à la perte de capacité d’action collective dans de nombreux domaines.

Il est vrai que dès que l’on sort d’europe, la population se préoccupe beaucoup plus de préserver la famille et la religion, et elle tend à prêter l’oreille aux sirènes populistes qui dénoncent la façon dont les occidentaux auraient détruit leurs familles et leur religion. Ces sirènes gagnent rapidement du terrain au cœur même de l’europe. Les européens sont donc confrontés à inventer, reconstruire un regard, un discours spécifiques sur la liberté sexuelle et conjugale, sur les rapports de loyauté entre adultes, enfants anciens, sur les droits et devoirs envers la collectivité locale, la nation. Toutes questions qui touchent, de près ou de loin, à notre identité. Donc à notre récit collectif sur notre histoire génétique, culturelle, sexuelle. Nous, européens, de quel bois sommes nous faits ?

Qu’est-ce que quelqu’un de bien ?

Dans ma jeunesse, donc les années 1960 et 1970, la valeur morale reposait beaucoup sur le dualisme résistant-collabo. Cette grille ne parle plus à nos enfants, encore moins aux pays qui n’ont pas connu cet épisode.
On assiste à un retour de la question au cœur de nos sociétés mais aussi mais plus en plus, de la part de chefs politiques à l’est, en Afrique, en Asie. Ils nous présentent comme des « dépravés », des « dégénérés ». Vous avez dit « dégénérés » ? Tiens, revoilà l’ADN, et surtout l’ADN masculin, ce contresens dévoilé par F Héritier. Ces chefs populistes sont pourtant sans scrupules lorsqu’il s’agit de réprimer femmes, enfants, hommes atypiques, … et opposants politiques. Nous assistons à un retour de la bonne vieille alliance du sabre et du goupillon, qui a tant fait ses preuves depuis 4000 ans.

Cela nous invite à répondre en particulier à cette question éternelle de la valeur morale, homme ou femme : « Qu’est-ce que quelqu’un de bien pour nous aujourd’hui ? » mais aussi « quelles sont les lignes rouges que l’on condamne, qui fondent notre pacte social ? ». La réponse peut-elle faire l’économie d’interroger à la fois les limites à nos comportements sexuels, mais aussi vis-à-vis de l’argent, et du pouvoir ?

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